Au cours de la première quinzaine d’août 2003, la France a connu une vague de chaleur exceptionnelle par son intensité, sa durée et son étendue. L’intensité de la chaleur fût telle que les maxima quotidiens de température furent plus élevés de 2°C que ceux enregistrés au cours des trois étés les plus chauds (1976, 1983, 1994). Mais ce sont surtout les températures minimales (la nuit) qui se sont maintenues à un niveau exceptionnellement élevé : +3,5°C par rapport à la moyenne 1950-1980 et +1,4°C par rapport aux enregistrement de 1994, deuxième été le plus chaud jamais observé [Météo France, 2003]. La durée de cette vague de chaleur a renforcé sa singularité : à Paris, des températures supérieures à 35°C ont été enregistrées de façon ininterrompue pendant neuf jours, du 4 au 12 août (Figure 1).

Figure 1. L’évolution quotidienne de l’excès de décès et de la température à Paris (1er au 20 août 2003)
L’étendue spatiale de ce phénomène était, elle aussi, inaccoutumée : l’ensemble du territoire français et nombre de pays européens ont été touchés (Italie, Grande-Bretagne, Espagne et Portugal). Conjointement, une surmortalité remarquable a été mise en évidence : au Portugal, elle a été évaluée à près de 26% ; en Angleterre et en Italie, aux alentours de 15% [Kovats et al., 2004]. En France, cet événement a pris une ampleur dramatique, avec près de 14 800 décès en excès entre le 1er et le 20 août, soit une augmentation de 60% par rapport aux années précédentes [Hémon et Jougla, 2003].
La principale question de Santé Publique posée par cet événement sans précédent est d’en comprendre les raisons au niveau des individus (caractéristiques socio-démographiques) et au niveau du contexte (environnement social, économique, architectural et urbain), de façon à disposer d’éléments qui permettent de mettre en place des stratégies de prévention, adaptées d’abord en cas de canicule, mais de façon plus large vis-à-vis de tout événement extrême (grands froids, inondations, etc.).
L’impact de températures excessivement élevées sur la mortalité dans les pays peu accoutumés à endurer de telles températures est un phénomène relativement bien décrit dans la littérature. Les exemples abondent tant aux Etats-Unis qu’en Europe. Ces excès de mortalité ne touchent pas la population de façon homogène, les tout-petits et les plus âgés paient les plus lourds tribus lors des vagues de chaleur. En outre, les décès liés aux températures élevées se produisent presque exclusivement dans les plus grandes agglomérations. Au cours de la canicule d’août 2003, la surmortalité observée était irrégulièrement répartie sur le territoire métropolitain et a atteint son paroxysme dans le Centre et en Ile-de-France [Hémon et Jougla, 2003].
Paris se caractérise par une contribution élevée : 1 254 décès en excès qui représentent 8,5 % de l’excès global (en comparaison, la ville de Paris représente « seulement » 3,7% de la population de la France).
Au total, ce sont 2 038 individus résidant à Paris qui sont décédés entre le 1er et le 20 août 2003. Cependant, tous ne sont pas décédés à Paris ou en région parisienne (tableau 1) :
- 14 % d’entre eux sont décédés en grande couronne ou dans d’autres départements français ;
- près de 10 % sont décédés en petite couronne ;
- les trois-quarts des décès des parisiens sont intervenus à Paris.
|
Observés (O) |
Attendus* (E) |
Décès en excès (O-E) |
Contribution globale** |
|
| Décédés à Paris | 1 562 | 509 | 1 053 | 7,1% |
| Décédés en petite couronne | 193 | 99 | 94 | 0 6% |
| Décédés en grande couronne ou en France | 283 | 176 | 107 | 0 7% |
| 2 038 | 784 | 1 254 | 8,5 % |
L’analyse a été conduite sur la sous population des résidents à Paris décédés à domicile afin de disposer d’une population homogène quant à son lieu de décès. La population d’étude était l’ensemble des personnes décédées à domicile entre le 1er et le 20 août 2003 (N= 961).
L’identification des facteurs associés à la surmortalité a été conduite en comparant les caractéristiques sociodémographiques de la population d’étude à celles des personnes décédées à domicile à la même période pendant les années de référence (2000,2001,2002) (N=530).
La force de l’association entre le facteur étudié et la surmortalité a été quantifiée par le calcul des Odds Ratios (OR).
L’analyse des disparités spatiales s’est appuyée d’une part, sur le ratio de mortalité (O/E1) pour mettre en évidence les variations temporelles de la mortalité entre la période caniculaire et les années de références et d’autre part, sur le calcul de l’indice comparatif de mortalité (O/E2) pour identifier les variations spatiales de la mortalité au sein de la capitale en août 2003 (Figure 2).

La canicule s’est accompagnée d’un changement dans les caractéristiques des personnes décédées à domicile. Les facteurs majeurs associés à la surmortalité étaient l’âge supérieur à 75 ans, le sexe féminin, le fait de vivre seul, en particulier pour les hommes. La nationalité étrangère apparaissait comme un facteur protecteur (tableau 2).
| Moyenne des décès année de référence |
Décès 2003 |
OR ajusté [IC 95%] |
||
| Age | <= 44 | 14,67 | 18 | 1 |
| 45-74 | 46,67 | 208 | 4,77 [2,57-8,84] | |
| >= 75 | 115,33 | 735 | 5,90 [3,16-11,0] | |
| Sexe | Hommes | 81,67 | 309 | 1 |
| Femmes | 95 | 652 | 1,37 [1,06-1,76] | |
| Statut marital | Marié(e) | 48,33 | 157 | 1 |
| Non marié(e)* | 126,33 | 787 | 1,58 [1,20-2,07] | |
| Nationalité | Française | 161,33 | 922 | 1 |
| Étrangère | 5,3 | 39 | 0,49 [0,31-0,77] | |
| Activité | Actif | 27 | 99 | 1 |
| Retraité | 126,33 | 712 | 0,90 [0,62-1,32] | |
| Inactif | 23,33 | 150 | 1,39 [0,89-2,18] |
Tableau 2. Caractéristiques des personnes décédées à domicile en 2003
Le risque de surmortalité est plus élevé parmi les personnes non mariées, qui vivent plus souvent seules que les personnes mariées. Selon la nationalité, la surmortalité n’était pas différente, parmi les hommes. Elle est par contre apparue significativement plus basse parmi les femmes de nationalité étrangère comparées aux femmes françaises, ce qui peut souligner l’importance de la structuration familiale et sociale. Parmi certaines communautés étrangères vivant à Paris, les femmes pourraient, plus souvent que les femmes françaises, appartenir à une famille multi générationnelle et bénéficier simultanément d’un réseau social personnel plus dense et du soutien d’un tissu associatif important, toutes caractéristiques susceptibles de réduire l’isolement social.
Le calcul de l’indice comparatif de mortalité par arrondissement de résidence en 2003 faisait apparaître d’importantes variations : les valeurs s’échelonnaient de 0,4 [0,1-0,8] à 1,8 [1,5-2,1]. Trois arrondissements affichaient un excès de mortalité significatif (ICM significativement supérieurs à 1) : les 12ème, 14ème et 20ème arrondissements. La représentation graphique met en évidence un gradient de surmortalité du nord-ouest au sud-est (figure 3).

Les ratio de mortalité (O/E) par arrondissement variaient de 3,0 [1,0-7,0] à 14,2 [11,7 17,1]. La surmortalité a touché l’ensemble des arrondissements : tous affichent un ratio de surmortalité significativement supérieur à 1. Cependant, leur distribution spatiale dans la ville faisait ressortir un pôle de plus forte surmortalité au sud, composé principalement des 12ème, 13ème, 14ème et 15ème arrondissements (figure 4).

Pendant la canicule d’août 2003, Paris a été le lieu d’une surmortalité majeure à domicile. La distribution spatiale de la surmortalité a dessiné une nouvelle carte de la capitale, ce qui évoque le fait que la canicule n’a pas seulement été un phénomène d’augmentation ponctuelle de la mortalité mais qu’elle a été source de changements dans les caractéristiques des personnes décédées. Les facteurs individuels majeurs associés au risque de surmortalité à domicile pendant la période caniculaire en milieu urbain étaient l'âge supérieur à 75 ans, le sexe féminin et le fait de vivre seul. Ce constat fait apparaître un double niveau de risque (individuel et contextuel). Les stratégies de prévention semblent devoir être à la fois contextuelles et individuelles. Des mesures générales essentielles à la prévention d’une telle vague de mortalité devraient englober des aménagements architecturaux (espaces verts, lieux tempérés ou climatisés, matériaux de construction, couleurs des bâtiments, persiennes, etc.). Une attention particulière devrait aussi être apportée au renforcement du lien social et des réseaux de communication. Les services sociaux et médicaux devraient être à même de diffuser rapidement et efficacement des informations adaptées à chaque situation. Les personnes vulnérables, vivant seules, devraient être connues des services collectifs et pouvoir être contactées en cas de situation extrême. Il semble essentiel, dans les structures de soins, d’instituer une surveillance systématique attentive des patients physiologiquement stables aussi bien que des patients considérés comme les plus fragiles. De telles considérations méritent également d’être envisagées en population générale.
Cadot E, Rodwin V, Spira A. In the heat of the summer. Lessons from the heat waves in Paris. Journal of Urban Health 2007; 84(4):466-468.
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