Les Années de vie ajustées sur l’incapacité (AVAI) sont des indicateurs d’écart de santé visant à quantifier dans une population la part d’années de vie perdues du fait d’une mortalité anticipée ou d’une incapacité, pour une centaine de pathologies. Cet indicateur a été créé par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en 1994, en collaboration avec la Banque Mondiale dans le cadre du projet "Global Burden of Disease (GBD)", ou Fardeau Global de la Maladie. Son estimation à l’échelle mondiale, avec une présentation des résultats également par zone OMS ou par pays a été mis en œuvre régulièrement depuis sa création en 1994.
Le projet du Global Burden of Disease de l’OMS avait trois objectifs majeurs :
- la prise en compte des pathologies à issue non fatale
- la création d’une mesure objective et indépendante de l’état de santé d’une population dans un but d'évaluation
- la quantification du fardeau de la maladie (GBD) au moyen d’un indicateur qui puisse être utilisé dans des études de type coût / efficacité.
L’étude présentée ici visait à :
- décrire précisément les Années de vie ajustées sur l’incapacité (AVAI), ainsi que leur mode de calcul mis en œuvre dans le cadre du GBD ;
- à évaluer la pertinence - au regard de la situation épidémiologique française - de l’utilisation des données d’entrée fournies par l’OMS pour le calcul des AVAI à l’échelle française ;
- à explorer les possibilités éventuelles d’amélioration de la validité de cet indicateur en utilisant des données adaptées à la situation nationale française.
Les AVAIs combinent des informations de mortalité et de morbidité. Pour chaque pathologie, les Années de vie ajustées sur l’incapacité (AVAI) sont constituées de la somme des Années de vie perdues (AVP) et des Années vécues avec incapacité (AVI). Les AVAIs sont décomposables par pathologie, par sexe et par groupes d’âges.
Les AVPs sont le produit du nombre de décès observés (D) pour une tranche d’âge par l’espérance de vie issue de la table standard de mortalité (L) pour l’âge moyen au décès observé dans cette tranche d’âge.
Les AVP ont été calculées pour la France en utilisant les données de mortalité française et en utilisant la table d’espérance de vie standard utilisée dans le GBD comme « norme idéale » de mortalité.
Les données nationales de mortalité pour la France métropolitaine pour les années 2000 à 2002 ont été transmises par le CépiDc de l'INSERM. Les décès de cause inconnue ou mal précisée ont été répartis proportionnellement parmi l’ensemble des causes de décès pour chaque sexe en fonction de l’âge.
Les AVI sont obtenus (figure 1) par le produit de l’incidence (I), des poids d’incapacité compris entre 0 et 1 (DW) et de la durée moyenne de l’incapacité (d).

Figure 1. La formule de calcul des AVAI
Les incidences utilisées pour le calcul des AVI en France sont issues de sources diverses : registres, déclaration obligatoire des maladies ou enquêtes.
Lorsque les incidences n’étaient pas disponibles directement, celles-ci ont été estimées à partir du logiciel DisModII mis au point par l’OMS. Les incidences ont été estimées en prenant en compte la mortalité spécifique à la maladie étudiée, la prévalence et la rémission.
En l’absence de données épidémiologiques spécifiques à la France, les durées des maladies et les poids d’incapacité utilisés dans cette étude sont ceux mis au point par l’OMS dans le cadre du Global burden of Disease 2002.
Les résultats présentés ici diffèrent sensiblement des estimations faites par l’OMS dans le cadre du GBD 2002 pour la France.
Chez les hommes, les affections neuropsychiatriques liées à l’alcool arrivent en première position des estimations françaises avec 7,8% du total des AVAI chez les hommes (figure 2) alors que les estimations OMS ne classent cette pathologie qu’en 4ème place avec 4,6%. De la même manière l’impact de la dépression est plus fort dans les estimations françaises que pour les données de l’OMS (de la 7ème à la 4ème place). En revanche, pour les pathologies à forte composante mortalité, le classement varie peu.

Figure 2. Principales causes d'AVAI chez les hommes, France 2000-2002
Pour les femmes (figure 3), les 3 premières pathologies responsables d’AVAI sont la dépression, le cancer du sein et Alzheimer quelles que soient les données considérées. Nos estimations françaises donnent un poids plus important à la dépression (11,8%) en comparaison aux estimations OMS (7,3%). De fortes différences sont observées dans le classement des malformations congénitales, des affections neuropsychiatriques liées à l’alcool, des migraines et des chutes.

Figure 2. Principales causes d'AVAI chez les femmes, France 2000-2002
Afin de pouvoir utiliser les AVAI pour décrire la santé en France, définir les objectifs de santé publique et permettre l’évaluation de la Loi de santé publique, il est nécessaire de disposer de données fiables et précises pour l’ensemble des paramètres influençables par des actions de santé publique. C’est bien évidemment le cas des données de mortalité et d’incidences mais également de la durée et des poids d’incapacité.
Les différences observées entre les estimations françaises calculées dans le cadre de ce projet et les estimations réalisées par l’OMS pointe les limites de l’utilisation des données fournies par l’organisme mondial. Ce type d’indicateurs publiés à un niveau mondial doit être considérés avec précaution au niveau national, l’objectif de ces indicateurs synthétiques de santé étant de décrire l’état de santé de la population mondiale par grandes zones géographiques. Ainsi les résultats donnés pour la France par le GBD partent de l’hypothèse forte que la France est soumise aux mêmes conditions de mortalité et d’incidence que le reste des pays d’Europe occidentale. Il est donc nécessaire de considérer ces données avec précaution au niveau national.
D’autre part une analyse des AVAI ne doit pas être réalisée seule. Pour décrire la santé de la population l’ensemble des données épidémiologiques doit être considéré : indicateurs synthétiques mais également indicateurs de mortalité, d’incidence, de prévalence, etc.
Lapostolle A, Lefranc A, Gremy I, Spira A. Sensitivity analysis in summary measure of population health in France. European Journal of Public Health 2007; doi: 10.1093/eurpub/ckm109
Granados D, Lefranc A, Reiter R, Gremy I, Spira A. Les « Années de vie ajustées sur l’incapacité » : un outil d’aide à la définition des priorités de santé publique ? Rev Epidemiol Santé Publique 2005; 53(2): 111-125.
Plus d'informations auprès d’Annabelle Lapostolle.
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